"Le téléphone Arabe" a bien fonctionné!
Amro, 21 ans, jeune maçon franco-égyptien a accepté de nous éclairer sur les évènements qui se sont déroulés lors de la révolution égyptienne et de nous livrer son sentiment sur l'avenir de son pays. Témoignage.
DAILY DE PENSEE: Après la chute de Ben Ali et le succès de la révolution tunisienne, est-ce que tu imaginais que l'Égypte allait suivre le mouvement?
AMRO: Au début je me suis dit qu’il fallait qu’un pays arabe fasse la révolution. Mais je ne pensais pas que l'Égypte pouvait réaliser cela parce que chez nous le régime est très sévère. Je ne sais pas comment c'est en Tunisie, mais chez nous la police est très répressive à l'encontre de la population donc je me suis dit que jamais cela ne pourrait se passer ou en tout cas pas de sitôt.
Est-ce que tu pensais tout de même que la Tunisie était un modèle à imiter? Pourquoi cela marcherait là-bas et non en Égypte?
Bien sur c’était un modèle à imiter parce qu’en Tunisie cela s’est fait très rapidement et cela a marché très vite donc on s’est dit pourquoi pas aussi l'Égypte et les autres pays qui ont une dictature.
Quand des manifestations à travers le pays éclatent le 25 janvier, est-ce que tu sens que c’est le début de quelque chose d’important?
Bien sur. C’était comme une bombe à retardement. Le mouvement était très intense, très fort. Vu la pagaille, j’étais sur que cela allait prendre de l’ampleur. Au bout de 30 ans, tout ce que l’on a pas pu sortir, on l’a sortit d’un coup.
Au regard des principales revendications de ce mouvement ( critique de l'État policier et de la corruption, le chômage des jeunes, la liberté d’expression) on pourrait penser qu’étant en France celles-ci ne te concernent pas. Ou au contraire, t’es-tu spontanément identifié à ce mouvement « qui ne cessait de prendre chaque jour de l’ampleur » comme tu viens de le dire?
C’est normal de penser ainsi parce que les jeunes d’origine égyptienne qui sont nés ici n’ont pas assez d’informations pour comprendre comment vivent les gens là-bas et n’ont pas vécu la même expérience. Mais pour ma part, je me suis immédiatement identifié à ce mouvement parce que je suis Franco-égyptien. Mes parents sont égyptiens donc ce pays fait partie de ma culture. Je ne pouvais que me sentir concerné. J’aurais même voulu aller manifester à la Place Tahrir.
As-tu communiqué avec des gens sur place? Si oui de quelle manière? Que te racontaient-ils?
J’ai ma mère qui vit la bas, ma cousine également. De nombreux amis aussi. En fait, le gouvernement a coupé les moyens de communications pendant une semaine a peu près. J’ai eu peur. J’ai essayé d’appeler ma mère, c’était difficile. Et à moment donné les communications ont été rétablie et elle a pu me raconter la situation. Elle me disait qu’il n’y avait aucune sécurité, que la police libérait les prisonniers pour qu’il y ait des agressions, pour que les gens s’entretuent, il y avait des gens armés dans la rue. C’était vraiment le chaos. Par rapport à ce que je voyais à la télévision, ce qu’ils me racontaient était encore beaucoup plus intense. Sinon sur la Place Tahrir, il y avait au contraire beaucoup d’entraide, de solidarité. Les manifestants sont devenus qu’une seule et même personne.
On a parlé de Révolution « facebook » au sujet de l'Égypte. Tu penses que cela a joué un aussi grand rôle qu’on le dit? As-tu toi-même agit sur les réseaux sociaux?
Oui j’ai beaucoup communiqué avec eux via facebook. Ce que je faisais c’est que je propageais les informations qu’ils me donnaient à tous ceux que je connaissais que cela soit les égyptiens de France ou même les médias pour pouvoir éclaircir la situation et raconter avec précision ce qui se passe là-bas.
A défaut de pouvoir aller à la Place Tahrir, comment pouvais tu participer à ton échelle à ce mouvement?
J’ai participer à toutes les manifestations à Paris pendant deux semaines. J’en suis très fier. C’était même un honneur pour moi parce que je me sens égyptien avant d’être français.
Comment étaient organisées ces manifestations? Penses-tu que la diaspora a joué un rôle dans cette révolution?
Pour te dire la vérité, c’était très mal organisé. En fait c’était davantage un mouvement spontané. On se réunissait dans un endroit et puis petit à petit, les gens en voyant ça nous rejoignait progressivement. On peut dire que le « téléphone arabe » a bien fonctionné. Mais il faut être honnête, notre apport a été très minime, ce sont les gens de la Place Tahrir qui ont fait tout le travail. En tout cas, c’était notre devoir de participer à notre mesure.
La place Tahrir a été le symbole de la révolution. Quelle image gardes-tu de cette place où plus de 2 millions de personnes ont manifesté?
Cela m’a procuré une grande émotion tu ne peux pas t'imaginer. Le fait de voir autant de gens manifester m’a rendu extrêmement fier d’être égyptien, d’appartenir à ce peuple uni.
Le 11 février, Hosni Moubarak quitte le pouvoir. Que ressens-tu à ce moment là? La révolution l'a emportée?
J’étais tellement content que mon cœur a failli arrêter de battre. Mais je me suis dit qu’il n’ y avait pas que Moubarak qui devais tomber. Je n'ai pas cru que c’était gagné. Je pense qu'il n’était en fait qu’un pion parmi d'autres. En vérité, il y a d’autres personnes qui dirigent et c’est ceux qui prennent les décisions. Mais on ne peut pas savoir qui ils sont. Le combat continue.
Aujourd’hui quand on voit ce qu’il en est, as-tu le sentiment que l’on a volé la révolution?
Oui effectivement. Permets moi de t’expliquer quelque chose. Avant la chute de Moubarak, Tantaoui* était un de ses fidèles. Puis quand Moubarak est tombé, Tantaoui a dit qu’il était avec le peuple. Mais ce n'était que pour protéger sa peau et celle des autres. Le fait qu'on vole la révolution, c’était prévisible. Comme on dit, « celui qui prépare une révolution prépare sa propre tombe ». Il est obligé de patienter pour voir son effet bénéfique. Donc il faut patienter tout en maintenant la pression sur le pouvoir en continuant les manifestations. Cela peut durer encore longtemps.
Crois-tu à une transition démocratique? As-tu voté par exemple aux dernières élections législatives ?
Non. C’est pour cela que je n’ai pas voté. C’est tellement flou ce qui se passe, on a l’impression qu'on joue avec la mentalité des gens que cela soit les médias, l'armée etc.. Tu sais pas quoi faire, qui choisir, tu sais pas si c’est le bon parti ou le mauvais et tu as donc peur de faire un mauvais choix. Il y a un véritable manque de lisibilité et surtout de crédibilité parmi les nombreux candidats.
Les résultats ont consacré les Frères musulmans et ont vu la montée des salafistes avec le parti Al Nour, qu’est-ce que cela t’inspire?
Sincèrement pour moi mieux vaut les Frères musulmans que les autres partis. En Égypte, 80% de la population est musulmane et chez nous nous sommes très croyants. Donc on s’attendait à cela et on souhaitait cette victoire. L’islam c’est la paix donc je pense qu’ils vont essayer de faire le maximum pour instaurer la paix. J’ai confiance en eux. En ce qui concerne les salafistes ils sont trop fondamentalistes pour moi. Je suis en faveur d’un islam modéré tout simplement parce que je considère que l’islam est modéré en soi.
Comment vois-tu l’avenir de l'Égypte? Selon toi, la révolution a constitué une réelle avancée ou n’a été qu’un vulgaire écran de fumée?
On essaye de dire que cela a été une illusion et que cela n’a rien changé. Certains ont même dit que la révolution a empiré la situation du pays Mais en réalité comme je l’ai dit une révolution cela prend du temps donc ce n’est pas fini. Le processus est en marche. Si l’on ne l’avait pas fait maintenant, cela se serait peut-être déroulé dans soixante ans qui sait. On a pris de l’avance, il faut continuer.
*Maréchal et chef du Conseil suprême des forces armées devenu de facto chef de l'État égyptien après la chute de Moubarak le 11 février 2011.